Jacques "des jardins"

 
Jacques Dujardin a dû faire un rêve (ou un cauchemar), qui ne le quitte plus désormais. Une nuit, ou un après-midi, ses jambes, cédant sous le poids et la fermentation des nombreuses pintes de Leffe blonde, le laissèrent échoir comme un corps mort sur une verte pelouse. Son corps se dissolva et devint gazon. Jacques assista, jouit de chacque étape de sa métamorphose : désagrégation des chairs, des graisses, des os, éparpillement du sang, des humeurs...tout se défit, sans pourrir, sans dégagement d'odeurs, sans poussées de dégoût, pour se changer en terre, en herbe, dégageant une douce chaleur qui s'éleva vers un pâle soleil: dissolvance, retour au "Grand Tout", réintégration du sein de la Terre-Mère.
Où bien, autre scénario possible, le gazon poussa et envahit son corps, les cellules végétales proliférèrent, colonisèrent les anfractuosités de son corps en le transformant en une de ces divinités sylvestres, mi-plante mi-bête.
Depuis lors Jacques renaît chaque jour, de sa propre semence à qui la terre-mère accueillante offre complices bouches ou vulves végétales. Ainsi, pareil à la mandragore qui poussait, – dit-on – aux pieds des gibets, cet artiste, sphynx sylvestre, renaît en chacun de ses tableaux ou compositions murales.
Ici une silhouette humaine à la structure végétale, là des cellules de chair (saine, malade?) qui prolifèrent, saisies dans leur exubérance. Chair, ai-je dit? Chair en effet, ou viande, si l'on préfère, le deuxième élément qui compose la palettte – si l'on peut dire, – de Jacques des jardins. Celui-ci fait, en effet, systématiquement recours à des tranches de viande, du jambon en l'occurence, qu'il combine avec du véritable gazon, pour créer ses œuvres.
N'essayons pas de savoir d'où Jacques tire l'originalité de choix des éléments de ses œuvres. Une œuvre d'art n'a pas besoin d'être comprise ni analysée dans sa genèse; ainsi faisant on détruirait l'œuvre et l'artiste. Limitons-nous à une tentative d'interprétation et à constater, pour commencer, que le monde végétal et celui des chairs/viandes ont forgé et impregné la sensualité de l'artiste et forment les éléments de sa recherche esthétique.
Celle-ci peut être interprètée comme une tentative originale de transsubstantiation, où l'idée devient matière vivante.
Depuis l'antiquité, l'artiste a conçu l'art comme métaphore du vivant, avec Jacques, l'art retourne au vivant , au sens propre. Gazon et tranches de jambon (est-ce un hasard le choix du cochon, animal génétiquement proche, semble-t-il, de l'homme?) forment le matérial que cet émule de Merlin, aspirant alchimiste, combine dans une originale recherche d'une synthèse entre monde végétal et animal, vers le retour à une indifférenciation primitive, et aspiration à une materialité vivante. Mais l'homme sait cette combinaison périssable, aléatoire, d'où (ultime cruauté?) voila la chaux vive que cet obscur dr. Frankenstein verse sur ses créatures pour les figer à jamais sous le verre et un cadre à fixer au mur. Honte de ses créatures? ou volonté de figer la vie avant qu'elle ne meure, dans un éternel présent? Désir de saisir la vie en devenir, avant qu'elle n'ait...atteint le seuil au-dela de la maturité, c'est à dire le début ou simplement le veillissement et donc la mort.
En parallèle, formulation de l'esprit saisie avant qu'elle ne soit parfaite, finie, avant que, ayant atteint sa maturité et donc épuisé son dynamisme ascedant, elle soit à jamais, fixée, classée.
Ainsi Jacques garde encore des cadres métalliques à ses constructions, œuvres de récupération, attaqués par la lèpre de la rouille, et pourtant encore en état, gardés à l'abri de la destruction ultime.
Un art en mouvement, sujet au tropisme de l'oeil et de la main de l'artiste.
Artiste iconoclaste, Jacques "des jardins"? Certainement pas, et si la croix qui figure sur une dite composition est réalisée à partir de tranches de jambon, il ne faut pas y voir là un esprit de fronde ou de désacralisation, mais bien au contraire une tentative de rendre vivant et donc réactualisé le symbole si connu, sur la base évoquée plus haut.
Artiste décadent Dujardin? Artiste novateur, original, dont on ne pourra pas citer une "Nature morte" car ses natures sont vivantes.
Artiste morbide? On ne retrouve pas chez lui l'esprit désacralisant et obscène de certaines expositions qu'on n'a pas eu honte de montrer en Europe il n'y a pas longtemps, de cadavres humains ou animaux exhibés comme œuvres d'art. Non, chez Jacques il existe un côté bon enfant, respectueux du bon sens et des limites de la bienséance et, l'on pourrait, dire de la vision humaniste du monde.
Artiste déroutant, quand même, anticonventionnel et, et peut-être, rabelaisien, car à son propos, et en conformité à son humour décapant, on pourrait parler ici d'un art "consommable'. Il suffirait, dans les pires des cas, quand la disette et le déssechement humaniste en cours auront rejoint un stade d'irreversibilité, de faire bouillir les tableaux de Jacques, expurgés des quelques éléments décoratifs ou de conservation, pour en faire une soupe, dont cependant il serait difficile de prévoir le goût.
Collectionner ces œuvres c'est donc d'être prévoyant pour l'avenir.
-Giovanni Brigandi, Overijse le 20 février 2005

 

la Galerie Tre-A à Mons

Exposition dans la Galerie Tre-A à Mons, janvier 2005
de la viande sous verre

 

Expériments

Je sème et compose avec des graines ou de la viande morte. Les petites œuvres se trouvent sous des verres de serre (recuperations, 36x36cm). Les plus grandes œuvres et aussi les plus récentes à base d'herbes ou de viande sont des figures asexuées, des études de clone. Au début des années '90 j'étais fort occupé à peindre ces procesus sur de grands paneaux.
Après quelques années j'ai soudainement fait la même chose sur des verres de serre. A partir de 2000 j'ai vu que l'herbe pouvait pousser sur de verre. Je travaille depuis lors en composant des motifs avec des éléments comme le sable, la chaume en laissant germer les graines sous verre. A partir de mon travail sur la viande j'ai récemment changé vers le clonage. Le tout abouti à des figures de gazon ou de viande, asexuées, non-identifiés, terrifiantes...

 

de l'herbe sous verre :::::::::::: de la viande sous verre

 

Cymbales & symboles

L'art depuis belle lurette s'est emparé de tout, et à peu près tout récupéré et recyclé pour ses besoins d'expression. La nature n'y a pas échappé, le Land Art et pratiques apparantées, s'en sont chargés. Dans ce crénau, Jacques Dujardin joue plutôt les intimistes, il cultive son petit jardin artistique très respectueux de la nature, il compose des tableaux évolutifs, parfois vivants, basés sur une esthétique sobre et réfléchie, construits avec une certaine rigueur tout en laissant la faculté aux plantes : des herbes principalement, des graines, des feuilles. Ce faisant il prend pour complice le temps avec lequel il s'associe déjà dans le choix des cadres et des verres carrés issus de rebus. Ce travail, plaisant, agréable, réfléchie est conduit avec une belle maîtrise s'appuyant sur un registre formel assez strict mais traité avec souplesse. Si le vert domine aujourd'hui, il passera inexorablement aux tons jaunes fanés, et l'œuvre sera accomplie. (C.L.)
-texte de présentation de l'exposition "Cabinet d'art contemporain" à Bruxelles.

 

Exposition à la Galerie Tre-A à Mons, janvier 2005
des graines sous verre

 


Jacques Dujardin

L'adresse de l' atelier:
J. Vander Achterstraat, 1A
3080 Tervuren
tél. 02 767 51 09 - 0476 431174
email : art@jacquesdujardin.be